Observe le troupeau qui paît sous tes yeux : il ne sait ce qu’est hier ni aujourd’hui, il gambade, broute, se repose, digère, gambade à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour, étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l’instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie, ni dégoût. Nietzsche
Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’intuition directe ; le présent de l’avenir, c’est l’attente. Saint AUGUSTIN
Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Rousseau
"L'espace est la forme de ma puissance, le temps de mon impuissance." Jules Lagneau
Nous nous imaginons que l'amour a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas, il est l'extension de cet être à tous les points de l'espace et du temps que cet être a occupé et occupera. - Marcel Proust
"On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." Héraclite d'Ephèse
Une capsule temporelle de 1887
Définition :
Le temps est la succession des changements dans la réalité. Cette succession peut être appréhendée subjectivement par l’expérience et mesurée de manière objective par des instruments. Elle est aussi l’objet d’une expérience spécifiquement humaine.
Plan
I Qu’est-ce qui donne au temps sa réalité ?
II Pouvons-nous échapper au temps ?
III Comment représenter l’écoulement du temps ?
Les réalités matérielles subissent des changements (on a vu la notion de devenir avec la cire de Descartes)
Mais pour avoir conscience du temps qu’ils impliquent, il faut que nous ayons la représentation du passé et du futur proche :
difficile donc de savoir si le temps existe vraiment dans les choses ou s’il découle de la conscience que nous en avons ...
Le temps existe par le changement de choses
Observer le mouvement d’un corps ou les changement qui l'affectent permet de constater la réalité du temps
ex : avion dans le ciel ; fruit qui se décompose ; vos parents
"Pourtant le temps n' est pas sans changement. En effet, quand nous ne changeons pas de pensée, ou quand nous ne voyons pas que nous changeons, nous ne sommes pas d'avis que du temps s'est écoulé, comme il ne s'en est pas écoulé pour ceux qui, selon la fable, dorment auprès des héros en Sardaigne, quand on les réveille ; en effet ils joignent au « maintenant » antérieur le « maintenant » postérieur et n'en font qu'un, supprimant l'entre-deux du fait de leur absence de sensation. De même, donc, que si le « maintenant » n'était pas autre mais le même et unique il n'y aurait pas de temps, de même aussi, si on ne voit pas qu'il est autre, on n'est pas d'avis qu'il y a un temps intermédiaire. Si, donc, le fait de ne pas avoir conscience qu'il existe un temps s'ensuit pour nous quand nous ne distinguons aucun changement, mais que l'âme semble bien demeurer dans un « maintenant » unique et indivisible, et que, par contre, quand nous percevons et distinguons « un changement », alors nous disons que le temps s'est écoulé, il est manifeste qu'il n'y a pas de temps sans mouvement ou sans changement."
Aristote, Physique, 400 av. JC
=> C’est par le mouvement des choses que la réalité du temps nous est donnée, le temps est une dimension du mouvement
Le temps n’existe que par la conscience que nous en avons
Pourtant, si on envisage un corps en mouvement, il semble qu’il est immobile à un instant précis…
C’est le sentiment de continuité entre le passé, le présent et le futur qui donne sa dimension temporelle à la réalité.
« Ce qui m’apparaît maintenant avec la clarté de l’évidence, c’est que ni l’avenir, ni le passé n’existent. Ce n'est pas user de termes propres que de dire : “ Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir. ” Peut-être dirait-on plus justement : “ Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur.” Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’intuition directe ; le présent de l’avenir, c’est l’attente. Si l’on me permet de m’exprimer ainsi, je vois et j’avoue qu’il y a trois temps, oui, il y en a trois. Que l’on persiste à dire : “ Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ”, comme le veut un usage abusif, oui, qu’on le dise. Je ne m’en soucie guère, ni je n’y contredis ni ne le blâme, pourvu cependant que l’on entende bien ce qu’on dit, et qu’on n’aille pas croire que le futur existe déjà, que le passé existe encore. Un langage fait de termes propres est chose rare : très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire. »
Saint AUGUSTIN (354-430), Les Confessions
=> Pour Saint Augustin, la réalité du temps réside plutôt dans la succession continue des états de conscience
Le temps n’est qu’un cadre relatif
Einstein a remis en cause l’hypothèse qu’il y aurait un temps commun à l’ensemble de l’univers (théorie de la relativité)
Le temps ne s’écoule pas partout à la même vitesse
ex : vitesse pas la même à l’intérieur d’un train en mouvement et en chaque lieu où le temps passe
Voir le temps chez Nolan et le trailer de Memento
On peut éprouver les effets du temps sur soi-même : le vieillissement
Mais surtout, la conscience de la mort, et la peur qu’elle engendre, sont une expérience fondamentale de la vie humaine.
Comment affronter cette réalité ?
fugit irreparabile tempus / vulnerant omnes ultima necat
Le temps fuit de manière inexorable / Toutes blessent, la dernière tue (Il est question des heures)
CINQUIÈME PROMENADE de Jean-Jacques !
Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?
Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme.
=> Rousseau insiste sur le flux continuel des êtres et des choses que la mémoire renforce
Que faire du temps dont je dispose ?
Conscience du temps + peur de la mort = sentiment vie trop brève => hommes se pressent et s’agitent continuellement
Divertissement. Quand je m'y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher, que parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.
Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.
Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit.
Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise. Pascal, Pensées, 1669
=> Pour ne pas penser à la mort, l’homme se divertit ! Il veut échapper à la solitude et au repos de la chambre !
=> Le problème n’est peut-être pas le manque de temps, mais la manière dont on dispose utilise de son temps !
Temps et angoisse
Les sociétés humaines offrent une protection collective aux angoisses intimes des individus à propos du temps
ex : religion et vie après la mort
les civilisations humaines engagent des activités pour inscrire leurs actions dans un cadre durable
sorte de réponse collective à la mortalité naturelle de chacun
Le temps peut paraître insaisissable, alors que son existence paraît évidente. Comment exprimer sa réalité et ses effets ? / Art
La culture fond la dimension temporelle de la réalité
Le temps est une donnée fondamentale de l’organisation sociale
ex : multitude d’instruments pour mesurer le temps
Mais paradoxalement, les habitudes et le langage tendent à nous éloigner de la réalité du temps
Se reconnecter avec le temps…
L’écoulement du temps donne à la réalité et à notre vie intérieure toute leur richesse. Les écrivains cherchent à retrouver le flux spontané de nos impressions et sentiments
L’artiste à la recherche de l’expression du temps
Le risque dans la représentation du temps, c’est d’en faire quelque chose de figé et sans vie.
Pourtant, certaines oeuvres d’art parviennent à en percevoir la réalité du temps
La madeleine, Du côté de chez Swann, Proust, 1913
« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender? (…) Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.
"Les effets de l'accélération technique sur la réalité sociale sont sans aucun doute énormes. En particulier, ils ont complètement transformé le « régime spatio-temporel » de la société, c'est-à-dire la perception et l'organisation de l'espace et du temps dans la vie sociale. Ainsi, la priorité « naturelle » (c'est-à-dire anthropologique) de l'espace sur le temps dans la perception humaine, qui est enracinée dans nos organes sensoriels et dans les effets de la gravité, permettant de distinguer immédiatement entre ce qui est « au-dessus » et « en dessous », « devant » et « derrière », mais pas entre ce qui est « plus tôt » ou « plus tard », semble s'être inversée : à l'ère de la mondialisation et du règne de l'actualité que représente Internet, le temps est de plus en plus conçu comme un élément de compression ou même d'annihilation de l'espace. Il semble que l'espace se « contracte » virtuellement par la vitesse des transports et de la communication. Ainsi, mesuré en fonction du temps nécessaire pour franchir la distance entre, par exemple, Londres et New York, l'espace s'est rétréci, depuis l'époque préindustrielle des navires à voiles jusqu'à celle des avions à réaction, pour finir par mesurer un soixantième de sa taille d'origine : là où il fallait environ trois semaines, il faut maintenant à peu près huit heures.
Dans ce processus, l'espace, à bien des égards, perd de son importance pour l'orientation dans le monde de la modernité tardive. Les activités et les développements ne sont plus localisés et les endroits réels tels que les hôtels, les banques, les universités ou les centres industriels tendent à devenir des « non-lieux », c'est-à-dire des endroits sans histoire, sans identité ou sans relation."