Citations
"Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle." Emmanuel Kant (1724–1804)
Il est certain que tout homme agit en vue de son propre intérêt
Définition
Le devoir est une obligation qui incombe à un sujet libre.
Problèmes
I Qu’est-ce qui fait la valeur morale du devoir ?
II Peut-on fixer des limites au devoir ?
Textes sur le devoir
Le dilemme du tramway à 37'
Loi fondamentale de la raison pratique pure.
Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir comme principe d’une législation universelle. […]
La règle de la faculté de juger sous des lois de la raison pratique pure est celle‑ci : demande‑toi toi‑même si l’action que tu projettes, si elle devait se produire selon une loi de la nature dont tu ferais toi‑même partie, tu pourrais vraiment la reconnaître comme possible pour ta volonté. C’est d’après cette règle que chacun juge, de fait, si des actions sont bonnes ou mauvaises. Ainsi, l’on dit : Comment ! Si tout un chacun se permettait de tromper, quand il croit travailler là à son avantage, ou se tenait pour autorisé à mettre fin à sa vie dès qu’un complet dégoût de celle‑ci le gagnerait, ou regardait avec une totale indifférence la misère d’autrui, et si tu appartenais à un tel ordre des choses, pourrais‑tu vraiment y être avec l’assentiment de ta volonté ?
Question : Peut‑on vouloir pour soi ce que l’on refuse à autrui ?
Plus on examinera attentivement ce sujet, plus l’homogénéité de l’intérêt et du devoir paraîtra évidente. Toute loi qui aura pour objet le bonheur des gouvernés, devra tendre à ce qu’ils trouvent leur intérêt à faire ce dont elle leur impose le devoir. En saine morale, le devoir d’un homme ne saurait jamais consister à faire ce qu’il est de son intérêt de ne pas faire. La morale lui enseignera à établir une juste estimation de ses intérêts et de ses devoirs ; et en les examinant, il apercevra leur coïncidence. On a coutume de dire qu’un homme doit faire à ses devoirs le sacrifice de ses intérêts. Il n’est pas rare d’entendre citer tel ou tel individu pour avoir fait ce sacrifice, et on ne manque jamais d’exprimer à ce sujet son admiration. Mais en considérant l’intérêt et le devoir dans leur acception la plus large, on se convaincra que dans les choses ordinaires de la vie, le sacrifice de l’intérêt au devoir n’est ni praticable, ni même beaucoup à désirer ; que ce sacrifice n’est pas possible, et que s’il pouvait s’effectuer, il ne contribuerait en rien au bonheur de l’humanitéa.
Toutes les fois qu’il s’agit de morale, il est invariablement d’usage de parler des devoirs de l’homme exclusivement. Or, quoiqu’on ne puisse établir rigoureusement en principe, que ce qui n’est pas de l’intérêt évident d’un individu, ne constitue pas son devoir, cependant on peut affirmer positivement qu’à moins de démontrer que telle action ou telle ligne de conduite est dans l’intérêt d’un homme, ce serait peine perdue que d’essayer de lui prouver que cette action, cette ligne de conduite, sont dans son devoir.
Et cependant c’est ainsi qu’ont procédé jusqu’à présent les prédicateurs de morale. « Il est de votre devoir de faire cela. Votre devoir est de vous abstenir de ceci ; » et l’on avouera que de cette manière, la tâche du moraliste n’est pas difficile. Mais pourquoi est-ce mon devoir ? Voici quelle sera à peu près la réponse à cette question : « Parce que je vous l’ai ordonné, parce que c’est mon opinion, ma volonté. – Oui, mais si je ne me conforme pas à votre volonté – Oh ! dans ce cas, vous aurez grand tort ; ce qui veut dire : Je désapprouverai votre conduite. » Il est certain que tout homme agit en vue de son propre intérêt ; ce n’est pas qu’il voie toujours son intérêt là où il est véritablement ; car, par là, il obtiendrait la plus grande somme de bien-être possible ; et si chaque homme, agissant avec connaissance de cause dans son intérêt individuel, obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l’humanité arriverait à la suprême félicité, et le but de toute morale, le bonheur universel serait atteint.
a. Or l’objectif de la morale utilitariste est précisément le plus grand bonheur du plus grand nombre. Mais cela ne signifie pas que les individus identifient facilement où est leur intérêt, comme la fin de l’extrait le précise.
Question : N’acceptons‑nous de faire notre devoir que s’il est conforme à nos intérêts ?
« De tout temps ont surgi des hommes exceptionnels en lesquels cette morale s'incarnait. Avant les saints du christianisme, l'humanité avait connu les sages de la Grèce, les prophètes d'Israël, les Arahants du bouddhisme et d'autres encore. C'est à eux que l'on s'est toujours reporté pour avoir cette moralité complète, qu'on ferait mieux d'appeler absolue. Et ceci même est déjà caractéristique et instructif. Et ceci même nous fait pressentir une différence de nature, et non pas seulement de degré, entre la morale dont il a été question jusqu'à présent et celle dont nous abordons l'étude, entre le minimum et le maximum, entre les deux limites. Tandis que la première est d'autant plus pure et plus parfaite qu'elle se ramène mieux à des formules impersonnelles, la seconde, pour être pleinement elle-même, doit s'incarner dans une personnalité privilégiée qui devient un exemple. La généralité de l'une tient à l'universelle acceptation d'une loi, celle de l'autre la commune imitation d'un modèle.
Pourquoi les saints ont-ils ainsi des imitateurs, et pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux des foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n'ont pas besoin d'exhorter; ils n'ont qu'à exister; leur existence est un appel. »
Henri BERGSON, Les deux sources de la morale et de la religion, 1932.
Pourriez-vous justifier votre intérêt pour l'héroïsme moral ?
L'héroïsme moral, comme la sainteté morale, me semble intéressant à plusieurs titres. D'abord, il correspond à des comportements humains souvent spectaculaires ou remarquables : par exemple, une personne sacrifie sa vie pour en sauver d'autres, peut-être inconnues d'elles. On est là en présence de faits saillants, d'actions qui ne font pas l'ordinaire de la vie morale, mais qui mettent en lumière des valeurs, des engagements qui ne sont pas étrangers à la vie ordinaire. Comme quoi le domaine de la morale n'est pas nécessairement une zone grise ou il n'y a rien à raconter ou observer d'intéressant ! Il y a dans les comportements d'héroïsme ou de sainteté quelque chose d'impressionnant, qui peut devenir provocant pour la pensée et pour l'action.
Mais une fois que l'on a dit cela, il faut aller au-delà de l'aspect fascinant ou spectaculaire de l'héroïsme moral. Parce que les actes en question possèdent une dimension sociale qui me semble intéressante : souvent l'héroïsme est montré en exemple, le héros est statufié comme peut l'être aussi le saint moral. Ici le regard philosophique me semble pertinent, pour ne pas en rester à une pure fascination, pour prendre de la distance par rapport à ces comportements et à la manière dont nous les qualifions. Cette distance peut aller jusqu'à la méfiance : le culte du héros est bien implanté dans de nombreuses cultures, mais il n'est pas sûr qu'il bénéficie toujours à la clairvoyance morale et à la réflexion éthique. Ranger certains comportements dans l'héroïsme moral, cela peut être une manière de les figer, de les mettre à distance, d'une manière un peu facile.
Cela nous conduit au terrain de la théorie éthique. Il y a dans notre vision de tels actes quelque chose de paradoxal, qui a retenu mon attention : comment pouvons-nous à la fois les considérer comme moralement louables et comme étant situés au-delà du devoir, c'est-à-dire, en langage technique, surérogatoires ?